visite(s)

La princesse et le dragon.
 
            Il se produisit alors un évènement curieux. Le dragon délivra la princesse et la princesse délivra le dragon, et cela se fit dans le même instant.
 
            Le dragon, prisonnier de son image sanguinaire et cruelle, ne se montrait plus depuis longtemps. Au mieux sortait-il le bout de son museau -après s’être assuré que celui-ci ne fumait pas- pour offrir un peu de sa lumière au monde. Car sa lumière était si intense que, furieusement, elle le démangeait. Elle devait s’exhaler de lui et, comme il la retenait sans cesse, elle ne jaillissait plus que sous forme de feu dévastateur ou de fumée de pétard mouillé. Aussi, se terrait-il, misérable, au fond de sa caverne, rayonnant inaperçu aux yeux du monde.
 
            La princesse, prisonnière de son image de jeune fille fragile devant être protégée –et avant tout des dragons- errait au travers des mille et une pièces de son château des mille et un jours identiques. Elle ne se sauvait que la nuit, dans ses songes. Jour après jour, elle pâlissait et devenait transparente. Elle avait tant à donner, tant de douceur, de compassion, de sourire, de tendresse… Mais cela lui était refusé car une princesse se doit de se réserver pour son prince charmant, que celui-ci vienne ou ne vienne pas. C’est un miracle qu’une telle vie ne l’ait pas transformée en sotte ou en pimbêche.
 
            L’histoire ne dit pas comment ils se rencontrèrent. En tous cas, certainement pas lors d’une dévastation de château avec dragon se saisissant d’une jeune vierge pour la dévorer et s’en délecter. Ne croyez pas un mot de ce genre d’histoires inventées de toutes pièces par les pleutres, ceux qui n’ont aucun courage et surtout pas celui de vivre leur vie.
 
            Moi, je crois qu’il existait, inconnu de tous, un passage secret entre le château de la princesse et la grotte du dragon. Que notre princesse était aventureuse ou désespérée, et notre dragon quasiment mort de solitude. J’imagine leur rencontre, tellement secrète et inconcevable que personne ne peut la rapporter. Je l’imagine elle, pâle, et cependant rayonnante d’une douce lumière, telle les étoiles d’une nuit sans lune. Je l’imagine lui, presque éteint, hormis le feu dans son cœur, palpitant et rougeoyant.
 
            J’imagine leur premier regard : au-delà du désespoir, au-delà de la peur. Peur de faire mal, peur d’être dévorée, peur de l’autre si différent. Un regard au-delà du temps, suspendu. Puis, ni l’un ni l’autre ne bougeant –le dragon ne s’est pas enfui en hurlant, la princesse n’a pas vomi des flots d’imprécations et de feu– leur regard a changé. Chacun a vu la réelle beauté de l’autre, sa lumière si intime que pour la nommer il existe un nom secret, jamais révélé, sinon dans un grand don d’amour. Et je crois que leurs cœurs se les murmurèrent, ces noms secrets.
 
            Il n’y a rien d’autre à raconter. Pas de chevalier en armure clinquante, ni d’épée flamboyante ; pas la moindre romance ; pas de philtre magique ni de sorcière maléfique. Aux yeux du monde, il ne s’était strictement rien passé. Mais pour ces deux là, tout avait changé : la vie coulait sereine, en eux et entre eux.
 
Sylvie ROSSET - haikus-et-contes
 
 
 
@ Ce texte est libre de droit pour toute utilisation non commerciale, à condition qu’il soit reproduit dans son intégralité et qu’il y soit mentionné le nom de son auteur.