Collection
J’aime les mots. Je les collectionne depuis longtemps. C’est une collection bien pratique, qui ne coûte rien, apporte beaucoup, ne prend ni place ni poussière. Permettez que je vous présente quelques-uns des joyaux de ma collection.
Calamiteux : entendez-vous la musique joyeuse de ce mot ? Ca-la-mi-teux : oui, il faut goûter toutes ses syllabes pour jouir de son essence poétique. Rien avoir avec son sens ? La belle affaire ! Je l’aime pour sa musique.
Contrairement à Miasme. Voilà un mot qui transporte avec lui sa substance méphitique, sa pestilence possiblement contagieuse. Mais il est tellement lui-même, sans se cacher, qu’il en devient un exemple de courage et de vérité. Toute la répugnance que suscite sa signification est dans sa prononciation même : Miaaasme. Ecœurant, mais tellement vrai.
J’apprécie également Fuligineux, malgré son allure de traitre. Il n’en a pas seulement l’allure d’ailleurs ; il en a l’esprit, le côté fuyant. Essayez-le ! Fuligineux : voyez comme il vous échappe ; comme déjà, à peine prononcé, il vous embrume l’esprit.
Ondée et Orée font aussi partie de ma collection. Ondée est une caresse du ciel à la terre et fait naître tellement de parfums que j’en suis, en l’écrivant, tout étourdie. Orée est plus mystérieux. Il est lisière, entre-deux, ouverture vers un autre monde. Que l’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur du bois : il est ouverture secrète sur un ailleurs inconnu, menaçant ou espéré.
Opuscule, Minuscule Opuscule : ne sont-ils pas charmants ? On dirait des bonbonnières du XVIIIème siècle. Il faut les mettre sous cloche, derrière une vitrine, les protéger : ils sont tellement délicats.
Opalescence est tout sauf délicat. Alors même qu’il exprime une couleur opaline, un subtil jeu de lumière, il est trop cousin avec opulence pour être délicat.
Encore moins délicat : Supercoquentieux ! Supercoquentieux est un mot rare. Peu de personnes ont l’honneur et l’avantage de le compter parmi leur collection. Et pourtant que de choses dans Supercoquentieux. L’entendez-vous ? Il faut prendre son souffle et son élan avant de le prononcer à haute voix, et garder son sérieux tout le temps que dure cette tâche ardue. Et alors rendu là, que faire, sinon rire ? Supercoquentieux est tellement … supercoquentieux !
Zinzinuler et Zinzolin sont des mots délicieusement réconfortants. Essayez ! Zinzinulez si vous le pouvez. C’est difficile : en dehors des mésanges, il y a peu d’êtres capables de le faire. Mais dites-le : Zinzinuler. Ne sentez-vous pas un souffle frais, doux et gazouillant, comme un air de printemps envahir la pièce ? Quand à Zinzolin, il n’a rien à voir avec les mésanges. Je n’en connais que des bleues, des charbonnières, noires donc, des à longue queue qui sont à dominante blanche mais de Zinzolin ou de zinzolines, je n’en connais point. Pourtant quel mot délicieux et apaisant. On pourrait se mettre à zonzonner.
Quand la vie est lourde à porter, quand le bonheur parait promis au prochain vol de coquecigrues, je me réjouis de prononcer Zinzolin autant que Calamiteux. Ce sont des mots qui font du bien. Bien plus qu’Espoir, ce menteur ; bien mieux que Demain, cet écornifleur ! Les fariboles et les calembredaines d’Espoir et de Demain me donnent l’envie de prendre la poudre d’escampette et de retourner batifoler avec mes chères Apostille et Esperluette ; dont la fréquentation est d’une joyeuse simplicité qui m’enivre l’âme.
Sylvie Rosset – avril 2010 - Haikus et contes.
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